Le webdocumentaire #1
La présence sur les réseaux sociaux, c’est une nouveauté ?
Oui, c’est un des premiers, les tchats marchent très bien. En fait, Prison Valley on l’a souvent présenté comme un programme qui portait en lui les outils du débat. Et donc, il y a différentes possibilités données aux visiteurs pour débattre. La première des choses qu’on voulait que les visiteurs ressentent, c’est qu’ils ne sont pas seuls au moment où ils regardent le programme et qu’ils aient conscience du nombre de personnes connectées en même temps qu’eux. Et ça, ça crée une relation de temps réel. C’est très important, un programme web où il n’y a pas de temps réel, que ce soit dans le sujet ou dans le ressenti, ça ne marcherait pas.
Gaza-Sderot, ça marchait parce que c’était du temps réel pur : on tournait le lundi, c’était en ligne le mardi, il y avait une collusion extrêmement forte avec l’actualité, qui était même à un moment donné terrible. Prison Valley, il n’y a pas de collusion avec l’actualité, mise à part la modernité du sujet. Par contre, le fait que les gens se sentent complètement intégrés dans le récit avec les autres, çà, ça crée du temps réel. Ensuite ils s’aperçoivent qu’ils peuvent tchatter entre eux. Ce sont toutes ces petites touches qui participent à la constitution de l’œuvre.
Ils peuvent aussi réagir quand ils regardent des diaporamas photo, il y a des milliers de personnes qui ont répondu aux questions et donné leur avis. C’était une fonctionnalité où on n’était pas d’accord au sein de l’équipe. Moi je la voulais parce que je pense que c’est une interactivité douce et que c’est une manière de commencer à prendre par la main les gens. Beaucoup, et notamment les auteurs, me disaient c’est un peu une interactivité bête et méchante du type Facebook : « j’aime-j’aime pas. » Il se trouve que les gens l’utilisent beaucoup.
Il y a aussi la possibilité d’échanger sur des forums, de poser des questions aux personnages du film, il y a la possibilité de s’enregistrer en vidéo pour répondre à une question posée à tous les personnages : « Qu’est-ce que la peur ? » Il y a les tchats qui sont événementialisés.
On peut lire la retranscription des tchats sur les forums. En tout cas, la place de l’internaute est considérable. L’application iPhone, c’est une excroissance du récit. Il y a la possibilité pour l’internaute de raconter son parcours dans Prison Valley à son réseau, via Facebook ou Twitter. C’est comme un « j’aime » ultra amélioré. C’est déjà une forme de récit à part entière. L’application iPhone participe un peu de ça. C’est aussi parce qu’on est curieux qu’on avait envie de l’essayer et ça permet de faire un peu d’accroche. Mais le cœur du programme reste le webdocumentaire, comme à la limite le programme télé diffusé sur Arte de cinquante-deux minutes. Il y a un livre aussi qui est en préparation, c’est une manière de prolonger l’histoire et ça, ce n’est pas très moderne.
Est-ce qu’on s’approche de l’idée de transmédia ?
Je déteste cette expression. Transmédia ça voudrait dire qu’une histoire ne peut pas se consommer autrement que sur plusieurs médias à la fois, donc des interactions essentielles.
Qu’est-ce que l’on trouve à l’étranger
Au Canada il y a des choses magnifiques, comme les programmes de l’ONF (Office national du film), c’est une société de production publique, ce qui est différent de la situation de la France où le CNC (Centre national du cinéma) accorde des bourses, mais n’est pas producteur. Ils font des choses magnifiques et en plus ils sont très prolixes. Il y a aussi la BBC en Angleterre qui a fait pas mal de choses, et puis quelques trucs aux États-Unis. Mais je pense que chaque pays a sa griffe, un peu comme le cinéma français a la sienne. La France est clairement en pointe avec le Canada, mais c’est aussi parce qu’il y a un tissu industriel, un écosystème favorable où les chaines de télé publique, du type Arte, estiment que ça fait partie de leur mission de service public de produire des contenus de qualité.
En plus, Arte, ils ont tout intérêt à élargir leur audience : c’est un moyen pour eux de continuer à exister et de conquérir du public… parce que c’est un territoire neuf. On voit de plus en plus d’analyses qui disent que si l’on continue comme ça, les chaînes de télé publique vont se renforcer énormément, puisqu’elles sont les seules aujourd’hui à pouvoir s’affranchir du modèle de la rentabilité, qui n’existe pas sur Internet. Aujourd’hui, les acteurs privés ont du mal à venir sur Internet parce qu’il n’y a pas de notion de rentabilité à court terme. Et le CNC s’est emparé du truc de manière très sérieuse.
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