À l'affiche | août 2010

Le webdocumentaire #5

 

Camille Pillias par Laurent Vautrin / Le Carton

« Ce n’est pas la technique qui fait
le bon projet, c’est la conception »

Entretien avec Camille Pillias, directrice adjointe du collectif Myop
et cofondatrice de la galerie La petite poule noire
Propos recueillis par Éric Karsenty, Paris le 22 mai 2010.

 

 

Le webdoc, quels enjeux pour les photographes ?

Ce qui m’intéresse, pour moi et pour les photographes de Myop, c’est qu’il y a un phénomène de mode et donc une visibilité qui repose sur quelque chose de très intéressant. Le vrai webdoc – à distinguer du webreportage, des POM (Petites œuvres multimédias), ou d’autres choses – a un côté interactif et un travail au long cours. De même qu’il y a une différence entre le reportage et le documentaire à la télévision. L’intérêt du webdoc, c’est une visibilité phénoménale pour un travail photographique de fond.

Il y a aussi des enjeux sur le financement, qui sont stratégiques aussi. Un vrai webdoc coûte cher à produire, mais il fait intervenir des acteurs qui n’existaient pas dans la photo de presse. Avant, la photo documentaire et informative, sa place légitime c’était la presse. Là, avec une place sur le web, elle fait intervenir d’autres acteurs et entre autres les télévisions pour qui un budget de webdoc est finalement moindre qu’un budget de film, ou équivalent, donc il y a des boîtes de prod qui se montent et qui viennent plutôt de la télévision. On arrive à des passerelles entre plusieurs mondes, qui avaient des centres d’intérêt communs, mais qui s’ignoraient totalement. Les documentaristes télé ou cinéma ne parlaient pas avec les photographes, alors que finalement on a envie de documenter le monde de la même façon.

Et puis ce sont des gens qui sont des producteurs, qui savent trouver des financements complémentaires. Maintenant, quand on lance un webdoc, c’est rarement pour être uniquement sur le web ; il peut y avoir une diffusion télé, une vente de DVD…

 

Vous pensez à quoi ?

Le site Mediastorm fait de la vente de DVD de tous ses sujets. Je ne connais pas ses chiffres de vente, mais je sais que Mediastorm marche, qu’il a un staff, qu’il produit des sujets, et que c’est stable économiquement. Je pense qu’en France, la vente de DVD devrait arriver bientôt, et de livre aussi bien sûr.

Nous à Myop, on est typiquement sur cette problématique-là, on est en train de bosser sur un projet de webdoc collectif. L’idée est venue d’un projet de bouquin sur lequel il nous manquait assez peu d’argent, et puis on s’est dit : « Si on faisait un webdoc ? » Du coup, dans le projet de financement général, on va peut-être trouver le complément qui nous manquait, quelques milliers d’euros, avec un projet global qui intègre un webdoc, un livre et une expo. C’est un travail qui va être produit pour le webdoc avec une architecture particulière : une réflexion sur le découpage des sujets, une scénarisation qui se rapproche de ce qu’on trouve dans les documentaires télé – qui était sous-jacente dans le travail qu’on envisageait pour la presse, mais qu’on ne percevait pas aussi clairement.

 

Le webdoc est-il une planche de salut pour les photographes ?

Non ! Pour une raison très simple, c’est tellement un phénomène de mode, que dans les deux ans à venir, on va avoir tout et n’importe quoi. Je pense que les très bons sujets, comme en presse, vont trouver leur place et leur financement. Dans ce sens, je pense qu’il y a un avenir avec une stabilité économique. Il y a des sujets très intéressants, qui font trois ou quatre minutes, qui ne sont pas interactifs et qui ne sont donc pas des webdocs. C’est de l’image fixe animée, ça peut être un photo essai…

 

Il ne peut pas y avoir de webdoc courts, comme Brèves de trottoirs ?

Brèves de trottoirs, ça a une particularité : c’est un ensemble. C’est court, mais c’est l’ensemble qui fait le webdoc. Ceci étant dit, moi je suis très attaché à la notion d’interactivité, elle peut être réussie ou pas, mais c’est ça qui fait que c’est un webdoc. Sinon c’est autre chose. Ça existait déjà avec La Jetée de Chris Marker, en 1963, sous forme de fiction, mais avec des techniques qu’on connaît. Ça c’est une technique intéressante, qui est peut-être plus porteuse économiquement que le webdoc, parce que ça, ça va se développer, ça se regarde sur un téléphone portable, c’est l’avenir.

Pour moi, les Brèves de trottoirs, je ne les mets pas vraiment dans le webdoc, parce qu’on ne compare pas un reportage de trois minutes avec un documentaire de cinquante-deux minutes. Ça ne veut pas dire qu’il y en a un qui est moins bon que l’autre : ça ne se travaille pas de la même manière. Brèves de trottoirs, je les trouve bons parce qu’ils ont trouvé les bons personnages, et journalistiquement, c’est précieux. En plus, ce sont des sujets « assez légers », on n’est pas dans un traitement grave de l’actualité et ça parle de la société. Ça se regarde de façon très agréable, je comprends leur succès et j’en suis ravi pour eux. Et je pense que ça a plus d’avenir que le webdoc dans son ensemble. Comme pour les documentaires – il y en a dix par an qui sont programmés en salle les autres passent à la télé –, les webdocs, il y en aura moins de dix par an que l’on va remarquer, qui vont faire du bruit et seront des pionniers dans la démarche…

 

Les pionniers, il y en a quelques-uns : Prison Valley, Gaza-Sderot, Thanatorama,
La Cité des mortes

Tous ceux que vous venez de citer, c’est le même producteur, c’est Upian. C’est le précurseur, c’est lui qui a défriché. Ce qui est intéressant, c’est son parcours, parce qu’au départ, Upian, c’est une boîte de communication sur le web. Ce ne sont pas des gens de l’éditorial, qui viennent de la presse ou du livre. Ce qui n’empêche que ce sont des gens qui ont fait ça très bien. Et de fait, c’est eux qui ont redonné un souffle à l’éditorial en faisant ce travail-là. Mais ils n’ont pu le faire que parce qu’ils venaient du multimédia.

– lire la suite…

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